« Le futur appartient à ceux qui voient les possibilités avant qu'elles ne deviennent évidentes. » Théodore Lewitt
L’avenir de lecture n’est plus l’avenir du livre. Le livre est un objet ayant poids et volume. On peut l'user, le palper, le humer… La lecture est une activité intellectuelle qui n’a besoin que d’un support commode. On peut aimer les livres et en avoir partout chez soi sans jamais les lire. Ceux qui aiment avant tout la lecture choisiront le support qui favorisera le mieux leur activité. L’avenir du livre ressemble à son passé, mais de nouveaux chemins s’ouvrent pour la lecture.
LE LIVRE NE MOURRA PAS
Non. Le livre ne mourra pas. La nostalgie est une valeur ajoutée. Le disque vinyle qui a pourtant eu une histoire très éphémère existe toujours. Des nouveautés paraissent gravées dans ce support désuet mais plein de charme.
Le livre, c’est de l’esprit dans un corps physique. Plus nous avancerons vers la dématérialisation plus nous éprouverons la nostalgie de la matière. Les « beaux livres », ceux qu’on a plaisir à prendre en main, à feuilleter, à caresser, etc. nous reposeront d’autres modes de lecture comme une belle statue nous repose d’un écran de télé. Nos grands-pères avaient des livres reliés en cuir. Les caractères imprimés étaient sensibles aux doigts. Les nôtres sont moins charnels; ils sont lisses et calibrés comme des idées. Déjà des abstractions. On s’en détachera d’autant plus facilement.
L’avenir du livre papier, c’est son passé et on y reviendra. Pour qui n'a pas le fétichisme des objets, la lecture s'intellectualise; elle devient numérique.
LE "LIVRE NUMERIQUE"
Le « livre numérique » ou « e-book » est mal nommé et c'est la source de beaucoup de confusions. Ce n'est pas un livre ou c’est un livre par métaphore seulement. Il s’agit en fait d’un fichier au format adapté à l’affichage sur écran (pdf, epub, azw…). Il peut être lu à partir d’un ordinateur mais sera le plus souvent destiné à des tablettes ou liseuses électroniques.
Selon le Syndicat National de l’Edition, 61% des Français déclarent avoir entendu parler du livre numérique et 8% en avoir lu. Le marché représente à peine 2% du chiffre d’affaires des éditeurs français. C’est dix fois moins qu’aux Etats-Unis. Mais on prévoit une croissance de 129% du marché des liseuses (Kindle, Kobo, Archos et autres) pour l’année prochaine qui laisse présager une progression fulgurante. Les grands éditeurs ne peuvent plus se permettre de n’avoir pas d’éditions numériques pour leurs nouveautés. Pourtant, ils n’accompagnent le mouvement que contraints et forcés. Ils ont bien compris que l’édition numérique obéit à d'autres règles que celles de leur métier et craignent avec raison d'être un jour supplantés (cf. émission radio ci-dessous).
ZIZANIE DANS L'EDITION
Lorsqu’en 1953 les éditions Hachette ont présenté au public le premier ouvrage de sa nouvelle collection « Livre de Poche », l’initiative a été froidement accueillie par les autres éditeurs. N’allait-on pas brader la culture ? Tous semblent maintenant considérer ce format bon marché comme une valeur refuge, le dernier bastion du livre papier. Le lecteur allant au moins cher, ils ont artificiellement élevé l’e-book à un prix supérieur ou égal aux livres de poches pour en freiner le développement.
« Artificiellement », avons-nous dit, car il va de soi qu’un fichier fait l’économie du papier, de l’encre, de l’assemblage, du transport. On est bien sûr qu’il ne finira pas au pilon. Son coût de production sera bien moindre que celui d’un livre.
Cette politique des prix impatiente les lecteurs qui part ailleurs sont habitués à télécharger gratuitement les ouvrages libres de droits. Mais un vent de fronde gronde aussi chez les auteurs qui ne sont toujours rémunérés qu’à dix pour cent à peu près du prix de vente de leurs œuvres. Pourquoi continueraient-ils à entretenir toute la "chaîne du livre" alors qu'il devient de plus en plus évident qu'ils pourraient s'en passer ?
C’est ainsi que dans une tribune du Monde de décembre 2010, un collectif d’écrivains mené par Paul Fournel, Cécile Guilbert, Hervé Le Tellier, Gérard Mordillat et Gilles Rozier s’adressait aux éditeurs sur un ton un peu acide :
« Donc, dans ton "avenant au contrat", tu me proposes ces 10 % de droits sur mon livre numérisé. Tu es pourtant libéré des coûts de manutention, de stockage et d'impression, et il te restera 90 %, puisque tu vends ce "livre" au même prix sur le Web qu'en librairie (cette aberration commerciale épargne sans doute pour un temps les libraires et tant mieux). Certes, avec ces 90 %, tu vas tout de même devoir assurer quelques coûts. Tu transformes l'ouvrage en un format "eBook" et tu "sécurises les données" (on me dit que ces coûts réels sont dérisoires, détrompe-moi).
Tu me dis que tu dois rémunérer le "libraire virtuel" (c'est parfois ta propre filiale, petit coquin) jusqu'à 30 % et plus, mais on me rappelle que ce pourcentage ne peut que baisser (c'est déjà souvent 20 %), puisque dans cette "distribution", tout est virtuel et que la concurrence est acharnée. Au bout du compte, pour ce livre que j'ai écrit, tu toucheras donc entre six et sept fois plus que moi, c'est bien cela ? Surtout, corrige-moi en cas d'erreur, je suis un littéraire, hélas. »
Pour comprendre l’amertume de ces mots, il faut considérer qu’un auteur s’engage auprès d’un éditeur pour fort longtemps (70 ans après sa mort au terme desquels ses œuvres entrent dans le domaine public.)
L’AUTOEDITION ET LA « MENACE AMAZON ».
Ce que peuvent redouter – entre autres – les éditeurs, c’est que les écrivains se passent désormais de leurs services pour s’autoéditer. Cette pratique s’éloigne de plus en plus des bricolages d’antan depuis que des géants de la librairie comme Amazon, Apple, Barnes & Noble, HarperCollins, etc. en ont fait un marché lucratif et efficace. Ces plateformes se mènent une guerre sans merci pour plaire aux auteurs et les faire venir dans leurs catalogues.
Kindle Direct Publishing est le programme d'Amazon permettant aux auteurs de s'autoéditer en formats électroniques. Ces publications rencontrent un certain écho et parfois un franc succès. Jeff Bezos, le directeur américain d’Amazon se réjouit de constater que 27% des e-books de son top cent sont autoédités. C’est pour la firme une perspective d’avenir. A chaque ouvrage vendu (le prix de vente étant fixé par l’écrivain lui-même), elle retient 30% des bénéfices et en redistribue 70 à l’auteur. On parle beaucoup d’Amanda Hocking qui a 26 ans est devenue millionnaire en publiant ses livres sur le Kindle Store.
Le 17 mai de cette année, Amazone a lancé Createspace en Europe. Il s’agit d’un outil de publication à la demande et en ligne. Cela signifie notamment que les livres auto-publiés en format électronique pourront l’être également sur papier. Pour chaque achat, un livre sera expressément imprimé et envoyé franco de port… Les rapports se sont inversés : ce n’est plus le livre papier qui accessoirement devient numérique, mais une édition numérique que l’on peut acquérir en version papier.
Le marché français sera très certainement un de ceux qui résisteront le mieux –le plus longtemps- à cette vague de numérisation et de nouvelles pratiques. La loi sur le prix unique du livre parvient à enrayer partiellement le mouvement. Le combat s’organise autour de la notion d’exception culturelle et on en appelle à l’intervention de l’Etat. Il est difficile cependant de faire jouer la « défense de la diversité » contre des solutions qui permettent l’émergence d’ouvrages qui sans cela seraient restés dans les limbes.
Les éditeurs ne font plus le beau temps. Il pleut pour eux.
LES LISEUSES DE DEMAIN.
Les liseuses électroniques ne doivent pas être pensées sur le modèle du livre papier. Si le rapprochement était légitime, il faudrait davantage les comparer à des bibliothèques (elles peuvent contenir plusieurs milliers de livre) et à des librairies (on peut en quelques clics y acheter des fichiers et les lire dans la foulée). Mais les liseuses offrent tous les avantages du multimédia et n’attendent que de nouveaux développements.
La liseuse méritera véritablement son nom quand les ouvrages pourront aussi bien y être lus qu’écoutés. Le « livre audio » qui en soit est déjà un marché (4% du marché de l’édition en France; 8,9% de ce marché aux Etats-Unis) deviendra une possibilité comme une autre, meilleure qu'une autre, peut-être, car elle renoue avec l'essence du langage.
Les mots se destinent originellement à l’oreille qui écoute plutôt qu’aux yeux qui déchiffrent. L’écriture a été la première possibilité d’enregistrement d’un texte, mais du jour où la technologie rend l’enregistrement sonore aussi accessible, il n’y a aucune raison pour qu’on se dispense du plaisir d’entendre une voix humaine nous dire le texte d’un auteur. Flaubert testait ses phrases dans un « gueuloir » resté fameux ; n’importe qui peut comprendre que celles-ci peuvent quelquefois mieux s’apprécier à l’écoute. D’excellents sites gratuits proposent d’ailleurs un tel service.
Amazon (encore !) a d’ailleurs lancé sur le marché américain de nouveaux modèles de liseuses qui rencontrent un franc succès mêlant « livre numérique » et « audio livre ». Il s’agit, pour être précis du « Whispersync for Voice » disponible sur le « Kindle Fire HD ». Imaginons par exemple que vous avez commencé un ouvrage passionnant, mais que vous devez vous rendre au travail : aucun problème, vous pouvez écouter la suite du livre dans votre voiture. Au fil de la lecture, l’appareil tourne les pages virtuelles et vous pourrez reprendre vous-même, quand vous le désirerez les rennes de la lecture.
Pour le moment, Amazon fonctionne seulement avec les enregistrements d’Audiolib. Mais rien n’empêchera en droit qu’il soit possible de choisir entre plusieurs lecteurs celui dont la voix, le rythme, etc. vous conviennent le mieux. Beaucoup d’auteurs qui sont d’excellents lecteurs ont d’ailleurs proposé eux-mêmes des enregistrements pour leurs livres (Pennac, Van Cauvelaert, Jardin…) Les versions peuvent se multiplier comme les interprétations d’une même partition par des musiciens. Dans 100 ans, on s’étonnera de la manière dont on lisait aujourd’hui comme on s’étonne de la façon dont on parlait à la radio il y a 60 ans. C’est un accroissement considérable du patrimoine humain qui se constitue de cette façon.
Encore une fois, la difficulté ne sera pas technique ; elle sera d’abord de s’entendre sur les droits d’auteur, d’enregistrement, de diffusion, etc. Si ceux-ci sont trop élevés, trop compliqués et ne correspondent pas aux attentes de la société, le piratage fera tomber par la force des verrous (DRM) considérés comme illégitimes.
LA LISEUSE EN REALITE AUGMENTEE
A long terme, on se passera des liseuses. La lecture se pensera en termes de services plutôt que d’objets. C’est ce que promettent les progrès de la réalité augmentée dont nous avons parlé par ailleurs. Cette technologie nous permet d’imaginer qu’avec des lunettes en RA nous puissions faire apparaitre un livre virtuel entre nos mains dont nous pourrons à loisir tourner les pages. Il suffira d’un geste ou d’une pensée pour le faire passer en mode audio (un haut-parleur sur la branche des lunettes pourra bien faire l’affaire). Si le lecteur ne nous convient pas, nous le changerons. Lui ou ses ayants droit seront rémunérés de quelques centimes ou dixièmes de centimes à l’écoute. Probablement, il en sera de même pour l’écrivain à moins que nous n’ayons souscrit un abonnement quelconque.
CONSCIENCES OUVERTES
Il est inutile de s’opposer à ce qui sera. Mais il convient tout de même de prendre quelques précautions. L’édition numérique est le Cheval de Troie de nos consciences.
En 2009, des clients d’Amazon ont constaté avec stupéfaction que le roman d’Orwell, 1984, qu’ils avaient acheté en toute bonne foi avait disparu de leur liseuse Kindle. La firme s’étant rendu compte d’un problème de Copyright avait tout simplement décidé de détruire ces « copies illégales » avant de rembourser ses clients. Le symbole est beau comme un acte manqué: ainsi, le géant du livre pourrait contrôler, supprimer, remplacer donc… modifier nos fichiers à loisir. On se croirait dans le roman d’Orwell lui-même à moins qu’il ne s’agisse de Farenheit 451.
Quand vous achetez un livre papier, vous pouvez le faire en tout anonymat et régler en espèce. Le livre numérique exige que vous vous identifiiez. Inutile de vous cacher derrière un pseudo ou votre petit doigt ; le libraire en ligne est en contact avec votre banque. On connaîtra nécessairement la liste de vos e-book et il sera possible d’établir un profil du lecteur que vous êtes. On pourra avec pertinence vous proposer des ouvrages que vous êtes susceptibles d’apprécier.
Mieux ! On pourra analyser finement vos pratiques de lecture. Si dans un livre donné un passage vous intéresse particulièrement, vous pourrez revenir vingt fois à la même page. Vous ferez de même dans un autre ouvrage, etc. Les pages consultées pourront être enregistrées comme cela se fait couramment sur le web. Des algorithmes savants feront la synthèse de tout cela ; les conclusions pourront vous surprendre vous-même, mais il serait très étonnant qu’on vous les communique.
Bien sûr, vous n’aurez aucune raison de devenir illisible, mais il vous prendra quelquefois l’envie de lire simplement sans que personne – humain ou machine - ne lise par-dessus votre épaule. Vous refuserez d'être lu ! Alors vous prendrez un bon vieux livre en papier que vous irez lire… dans un arbre.
____________________________________________________
Image credit: <a href='http://fr.123rf.com/photo_9957513_surreal-face-with-text.html'>rolffimages / 123RF Banque d'images</a>
Le livre est une réalité matérielle qui tire son nom de la matière. -Etymologie : Provenc. libre ; catal. llibre ; espagn. libro ; portug. livro ; ital. libro ; du lat. liber, proprement la pellicule entre le bois et l'écorce, pellicule qui a donné son nom au livre, attendu qu'on a écrit anciennement dessus. (Source de l'image: http://www.afd-ld.org/~fdp_bio/content.php?page=tissus_vegetaux&skin=modiia)
/http%3A%2F%2Fwww.franceculture.fr%2Fsites%2Fdefault%2Ffiles%2Fimagecache%2Ffc_player_95x95%2F2011%2F08%2F11%2F4294757%2Fimages%2Fplayer%2Fbrice-couturier.jpg)
France Culture - (ré)écouter - France Culture
Les métiers du livre et de l'édition pensent que le numérique est une perspective lointaine. Ils ont tort. Il faut se préparer, a ...
Dans une chronique sur France Culture, Brice Couturier évoque le "tsunami" du livre électronique pour les éditeurs classiques.
/http%3A%2F%2Fwww.litteratureaudio.com%2Fimg%2FJohn_William_Waterhouse_-_Miss_Margaret_Henderson.jpg)
FLAUBERT, Gustave - Madame Bovary | Litterature audio.com
" Elle était si triste et si calme, si douce à la fois et si réservée, que l'on se sentait près d'elle pris par un charme glacial, comme l'on frissonne dans les églises sous le parfum des fle...
http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/flaubert-gustave-madame-bovary.html
Si vous n'avez pas l'expérience du livre audio, vous pouvez écouter Madame de Bovary gratuitement sur le site Litteratureaudio.com (Attention, vous en avez pour 13 heures d'écoute !)
Avec Whispersync for Voice d'Amazon, livre audio et livre numérique ne font plus qu'un !